lespetiteshistoiresdebetty

 

  Il était une fois...

le p'tit grain de folie de Betty mi-ange, mi-démon.


  Il n'est pas de hasard, il est des rendez-vous

pas de coïncidence...

Lundi 25 mai 2009 1 25 /05 /2009 00:05

Je ne suis qu’un reporter en quête de scoop, un anonyme, juste un témoin d’une scène, un hasard d’une rencontre insolite par une nuit étoilée, si paisible, d’apparence. Je suis celui qui, par ses yeux cernés mais si brillants, s’est laissé happer par une confidence, une révélation. Je l’ai rencontrée, sans savoir qui elle était au juste mais à sa manière d’être, à son silence,  elle m’a attirée et sans le savoir je me suis rapproché, convaincu que quelque chose allait se passer, que je détenais enfin le scoop que mon journal me réclamait depuis la veille. Elle était assise sur un muret, les pieds dans le vide, à contempler dans la nuit, le doux remue-ménage des vagues qui s’évaporaient sur le sable. Elle ne s’est même pas retournée à mon approche, de son visage ne reflétait aucun trouble. Elle était si indifférente à moi. Je ne voulais l’effrayer, je ne pouvais lui parler, ni la toucher pour montrer que, sur ce muret, existait une autre image : la mienne. Combien de temps devais-je attendre pour qu’elle se réveille à mon contact ? Et pourtant, par le mouvement de son corps qui dansait au rythme des vagues, cette demoiselle par son émotion la trahissant, plongea son regard dans le mien et se mit tout doucement à laisser des mots percuter le silence de la nuit.
Rien attendre en retour me dit-elle surtout de votre prestation, fut-elle, me dit-elle calmement. Aurais-je été mis à nu ? Ma réflexion et panique intérieure furent de courte durée mais si intenses car un son, celui de sa voix, me percuta par un : Aimez-vous écrire ? Quelle ironie du sort pensais-je ! Ecrire, me confia-t-elle, c’est comme aimer : on y met tout son cœur, toute son âme, toutes ses forces et convictions mais et surtout, c’est partager ce que l’on ressent. On pourrait l’imager comme une extase, une jouissance d’avoir réussi à échanger, avec un visage sans nom, rien que par des mots. J’aime penser que lorsqu’un passager du monde de Betty  lit une page, il ferme alors les yeux pour prolonger cette lecture par les images qui sont en lui. A cet instant, j’espère que mes mots créent son propre imaginaire. Est-ce prétentieux à vos yeux de penser cela ? Qui sait, oui, peut-être. Ecrire pour moi n’est pas une vocation mais un désir créé par l’envie et ce soir, je me suis laissée envahir par une toute autre envie : un besoin d’évasion, besoin de lire autre que mes mots, besoin de moments, besoin de regards plongeants dans le mien, besoin sans fin pour revenir présente. Revenir ? Osais-je, oui mais quand ? Qu’est-ce sept jours ? Si peu, dans une vie, si importante pourtant, me répondit-elle. L’attente d’une autre confidence me tiraillait mais non, elle prit d’assaut le muret, identique à sa décision : plaquer le temps de sept jours de vacances son monde. Elle se releva, sans même m’effleurer, ses cheveux flottaient dans l’air, son regard brillait et son sourire inonda son visage. Comme si elle voulait me rassurer, elle me dit qu’elle partait sereine, pour mieux revenir la semaine prochaine. Je t’attendrais Betty, murmurais-je. Je la regardais s’éloigner, sans réussir à la retenir. 
Mon article en presse, en page du matin, je fus, dès ma première gorgée de café, assailli d’appels de confrères en quête de sensationnel, de scoops people en tout genre, qui après avoir lu ma pige, s’amusaient de ma piètre volonté de retenir celle qui fut, juste un instant, une accompagnatrice. Couard, entendis-je à l’autre bout du fil : petit joueur, poltron, lâche et tant d’autres, peu représentatifs dans le monde journalistique. De retour au bureau, après un déjeuner pris sur le pouce au comptoir d’un café gare, à l’abri des regards de potentielles rencontres, je m’avachis sur mon siège et fit tournoyer mon corps dans la pièce qui se brouillait petit à petit. J’avais le vertige de rien, de vide, de manque. Un clic sur ma boîte e-mail et ce fut au tour de nombreux messages de m’assaillir. Des lecteurs, les miens pour une fois, se manifestaient perplexes que je ne pousse pas plus loin mon enquête sur la demoiselle. Un, surtout, me fit une onde de choc : petit journaliste tu resteras si tu n’arrives pas à creuser tes sujets et tu laisseras alors, à jamais, la Plume d’or s’envoler. Monsieur, la chance sourit aux audacieux ! Bordel, pour la première fois que le sensationnel, le m’as-tu-vu ne prenaient pas le devant de la scène et que j’avais décidé, pour la toute première fois, de respecter mon sujet, voilà que la foule en délire réclamait je ne sais quelle histoire salasse, amoureuse, désespérée. Je calais mon dos dans le fauteuil et piqué au vif, abandonné de tous, surtout de la demoiselle qui me manquait cruellement au fil des heures, je me remémorais ce moment dans ses moindres détails : son expression, son allure, sa voix calme et posée, ses mimiques, son regard perçant quand elle me dit calmement « sans rien attendre en retour, fut-elle, de ma prestation ». Ça je l’ai compris mais chère inconnue, désolé pour vous, mes lecteurs, eux s’en moquent ! Merde mais j’y pense, je ne connais que son prénom. Elle ne connait pas le mien : cela aurait été un début. Comme si elle s’en moquait, égoïstement. Alors ? Qu’est-ce qui me retient de continuer l’aventure sans elle et d’en faire une histoire. Sept jours, sept jours pour la mettre en lumière, découvrir sa destination, savoir qui elle est pour en faire mon héroïne et sept jours pour satisfaire ma curiosité et celles de mes lecteurs : tout simplement montrer à tous ces chacals qu’une rencontre insolite peut être belle. Il fallait me bouger, plus que sept heures avant que la presse n’imprime. Un prénom, cinq lettres pour un début ce n’est pas si mal. Je passais quelques coups de fil : la rédaction me suivait. Alors, je me mis, sans scrupule, à pianoter à la recherche d’une demoiselle : de son prénom Betty.
Le bouclage se profilait à l’horizon et mon angle se mettait en ligne pour la mise en page. Ma hiérarchisation en marche, je dus faire quelques retouches. Piètre dessinateur, je laissais mes souvenirs guider mon crayon pour y reproduire ses traits. Ma déontologie me l’interdisant et ne souhaitant pas en faire un avis de recherche placardé dans les kiosques, je le glissais dans la poche de ma veste et ressentis à cet instant que j’étais encore un privilégié, celui de notre rencontre, l’unique témoin de son visage. Elle s’était confiée, confiante, avec une certaine timidité. Timide : comment pouvait-on l’être en s’exposant ainsi dans l’écriture ? Ce point de sa personnalité me laissait perplexe mais la fascination prenait le dessus et je n’arrivais pas à m’en défaire. Pour me conduire à elle, il fallait suivre son conseil. Fermant les yeux, je perçus mes souvenirs pour créer mon propre imaginaire, celui qui me permettrait de relever des indices pour enfin la trouver. Dépêche-toi… 
J’avais enregistré tous les détails de son monologue comme une éponge absorbe l’eau. Comme un chant qui m’obsède, une douleur lancinante, une fièvre de tous les instants, je pianotai depuis plus de vingt quatre heures et tous les signaux d’alerte semblaient me dire attention. Par la toile qui nous donne tout et où on ne doit rien, j’avais reçu une quantité d’informations sur un simple prénom. Cinq petites lettres qui n’avaient aucun souci à se faire pour l’avenir. Des Betty en veux-tu, en voilà, défilaient à perte de vue. Des histoires à dormir debout avait tenu mon sommeil en haleine mais mes clés d’entrée pour accéder à son monde n’aboutissaient toujours pas, ou si peu. Ecrire, envie, passion, échanger, partager voilà les seules victuailles que je possédais. J’étais en manque : ma dose de caféine et la nicotine ne faisant plus d’effet, je pris la direction de la salle de sports du journal pour m’éclater les muscles et me vider la tête. En parlant de victuailles, mon ventre criait famine. Bouffe, nourriture, sucrerie, chatterie, mots insignifiants décrits ainsi et pourtant, à sa manière d’exprimer son envie d’écrire, je me suis mis à imaginer, tout en faisant mes pompes, qu’elle pouvait ou devait aimer les douceurs de la vie. Gourmandise serais-ce là le mot clé mystère ? Ni une, ni deux, une chemise de rechange prise dans mon casier et je montais quatre à quatre les marches qui me séparaient de mon bureau. Gourmandise, tentation envolez-vous dans le réseau et mettez-moi en ligne avec la demoiselle. Il me fallait boire, n’importe quoi de fort : besoin d’un Bourbon. Accro aux drogues douces : besoin d’une clope. Bordel où avais-je mis mon paquet ? Plus le temps pour les investigations, un lien apparu sur l’écran. Je pris possession tel un légionnaire le plateau de mon bureau et d’une main fébrile, je cliquai. Je découvris qu’une Betty avait déposé une critique sur la « Gourmandise » de Muriel BARBERY. Ca y est, je te tiens. Tu ne peux plus m’échapper.
Je savourai ce moment, je me délectai de l’avoir serrée. Fêter ça ! Je me rinçai le gosier d’une gorgée de Bourbon et décidai d’aller manger un risotto alla milanese. Sa gourmandise m’avait mis en appétit. Attablé, mon carnet de notes à mes côtés, je laissai mes réflexions courir sur le papier. Une fille avait craqué pour un grand critique culinaire qui allait, au pas de sa mort, vogué au gré des méandres de sa mémoire gustative. Elle avait noté qu’elle s’était empiffrée des parfums de son enfance en lisant ce bouquin, qu’elle s’était sentie vivre par les odeurs, saveurs, fumets de cette gourmandise. Bon dieu de bon dieu, est-ce vraiment toi Betty ? Quel pied bordel ! J’étais persuadé d’être sur la bonne piste mais aucun lien vers elle ne m’indiquait la porte d’entrée. D’ailleurs, le voulait-elle vraiment ? Peu importe, je devais me fier à mon instinct et ma coriacité. Elle ne devait m’échapper, elle ne pouvait car ce soir, risotto et Bourbon me tenaient le diable au corps ou par délire serais-ce un fantasme ? Pourquoi pas, rien de bien dramatique car je suis homme qui est davantage intéressé par ce qu’une femme peut avoir dans la tête que dans le reste. Néanmoins, avant de me faire huer, si la tête va de pair avec la silhouette, je ne prétends pas de jouer. Mon imagination s’enflamma mais en manque de sommeil, gavé comme une oie, imbibé d’alcool, je dus me résilier à aller me pieuter. Demain, il me suffira de relancer la machine, explorer à nouveau la toile, passer en revue des textes qui auraient pour signature Betty ou autre prénom mais ayant pour même signification le mot gourmandise. A ce propos, Véro la pigiste, ne m’aurait-elle pas balancé avant ma virée qu’il fallait que je lise sa trouvaille ? Je ne savais plus, mon esprit se brouillait et mon corps titubait en sortant. Héler un taxi, monter les marches, jeter la clé, tomber comme une masse sur le lit et rêver, oui rêver jusqu’aux aurores. Que je sois damné si ce n’était pas là une course contre le temps aux frais de la princesse !
Six heures, réveillé par les éboueurs, fallait me lever. Gueule de bois, pas d’alternative : douche froide, dose de caféine, lait de poule salé et en route. Betty… Qu’avait-elle prévue au programme pour la journée? «Oublie ça et concentre-toi sur tes recherches» entendis-je dans l’ascenseur. Véro regard malicieux s’amusait de me voir patiner depuis mon premier billet et que je galère à débusquer l’héroïne des Sept jours. «Alors Véro, il est où ton scoop d’hier soir?» «Mon scoop me répondit-elle a refroidi et pour la dégustation, tu repasseras! Charles j’attends ce moment depuis trop longtemps : que tu mordes la poussière et alors seulement là, je te relèverais de tes cendres.» Haussant les épaules, je lui rétorquai : «Souris ma belle mais ma place n’est pas encore à vendre alors fais tes preuves avant d’attendre que je me plante.» Quelle arriviste cette pouffiasse : persuadé qu’elle me bidonnait. A peine franchi la porte de mon bureau, je me dis que la Véro avait pas tout faux : pour obtenir l’ouverture samedi, il fallait prendre le taureau par les cornes et me bouger car les lecteurs sont sans pitié. Pire mon boss ne me ferait aucun cadeau pour valider ma demande de terrain. Certes j’avais été séduit par cette rencontre et challenge mais au fil des articles étais-je, qui sait, le seul qui avait été vraiment séduit et convaincu par cette histoire. Ce moment aurait-il pu, sans le savoir, mettre aux oubliettes mon professionnalisme voire si j’échoue, ma carrière ? Allez cela suffit, cesse de te torturer et remets-toi au boulot !
Aussi loin que remontent mes souvenirs, j’ai toujours voulu être journaliste. Je ne saurais dire avec précision quelles furent mes premières sensations journalistiques mais l’identité de mon premier journal entre les mains ne laisse pas subsister de doute à ce sujet. Aujourd’hui, je ne sais plus vraiment. Je sais bien que ce que je traque a toujours échappé à mes amis qui snobent mes articles presse people depuis de longue date mais dès lors cette rencontre insolite, mon répondeur, si silencieux et en manque, n’a cessé pourtant de clignoter depuis ma décision de peindre la vie d’une demoiselle qui ne m’avait cependant laissée aucun espoir d’un autre rendez-vous. Au menu des festivités, des messages courts, plein d’espoir me claironnant avec force et honneur que c’était l’article de la dernière chance pour devenir enfin ce que je rêvais enfant. Un éclair, une évidence : j’avais profité de ces Sept Jours pour montrer mon vrai visage, ma vraie plume, abandonner ma vie de paillettes, revenir à mes premiers amours, le terrain, et m’engager dans une agence de presse. Comment avais-je pu trahir ces amours anciennes et aller me terrer vers d’autres contrées journalistiques, vers un appel pressant de saveurs dépouillées ? Tout en me penchant sur ma vie passée, mon esprit vagabondait dans la toile et par magie, se figea sur une gourmandise, «  Juste une gourmandise. » Là voilà, naturelle et si mûre, là voici si proche de moi par les pages similaires me laissant découvrir son profil. Elle qui, si timide, ayant si peur que sa vraie identité soit ainsi découverte, comment avait-elle pu laisser son acte de naissance, son profil à tout vent ? Faute de débutant ? Inattention ? Manque d’expérience ? Néanmoins, je me délectais de la finesse de son message, je bénissais ce jour où je venais de la débusquer et je décortiquais avec tant de brio la délicatesse de son histoire. Elle se confiait à son éditeur telle une interview miroir et j’adorais cela. J’étais tout simplement fou, littéralement fou de désir en parcourant cette gourmandise. On n’a que peu idée de ce que c’est le désir, le véritable désir, lorsqu’il vous hypnotise, s’empare de votre âme entière, la circonvient de toutes parts, de telle sorte que vous êtes un dément, un possédé, prêt à tout pour une toute petite miette tel « Pour un dégradé de bleu » de ce qui se concocte là, sous vos yeux subjugués par le parfum du diable. La lire, l’imaginer s’amuser nous taquiner, nous émoustiller, nous faire réfléchir, rêver et parfois nous faire plonger dans le blues d’un soir, d’un jour, m’a fait du bien et là, à cet instant, me fait sourire. Mois après mois, elle déborde d’énergie, de bonne humeur ravageuse, parfois, d’une force de vie prodigieuse qui nimbe toutes ses histoires d’une vitalité éclatante et j’ai le sentiment d’être au cœur d’une matière en fusion. Elle rayonne, elle est triste mais m’enveloppe lecture après lecture d’un rayonnement chaud, coloré et si odorant par ses images à perte de vue.
« Juste par gourmandise » était la clé magique de son monde et il fallait l’avertir que son identité se perdait dans la toile. Il fallait que je reprenne le chemin du bon sens, de la vérité. Elle avait eu une confiance aveugle en moi et je ne me serais jamais permis de mettre son honnêteté en doute. Par la source contact, je lui dis qu’elle avait été insouciante de laisser ainsi traîner sa vie et tant d’autres choses. Les mots venaient tout seul et c’était, depuis notre rencontre, la première fois que je me montrais familier avec elle. C’était, je pense, un geste de sincère admiration de ce qu’elle avait concrétisé. Tout en pianotant, je me sentis radiographié jusqu’en mes plus intimes médiocrités et presque aussitôt, Véro m’invitait à rejoindre sa table en me balançant son scoop. Irrité, au bord de la très mauvaise humeur, presque du dédain de soi à se laisser ainsi ferrer en si triste compagnie, les yeux ténébreux de cette diablesse m’accrochant, et après m’être raclé la gorge, je lui dis d’aller se faire foutre. Son papelard pouvait finir à la poubelle, il était trop tard pour qu’elle s’en serve. Plus rien n’a d’importance à présent, sauf la saveur de cette rencontre que je poursuis dans les limbes de ma mémoire et qui par ma bienveillance de chevalier à sauver sa reine, aura fait de sa carte de visite, tout autre, tel notre jardin secret. Véro, un jour tu comprendras et tu sauras alors mon choix.
Chers lecteurs, Betty est votre imagination alors ne la cherchez pas autrement et ainsi, prend fin son épopée, la mienne, celle de mon passé journalistique people. Mon long  apprentissage qui, comme dans les romans de même nom, s’en est allé d’émerveillements en ambitions, d’ambitions en désillusions et de désillusions en cynisme. Le journaliste que j’étais, influent par mon manque total d’intégrité, devait disparaître. Etais-ce vraiment cela qui infiltrerait en filigrane mon âme ? Etais-je entrain de marcher dans ses pas, de faire l’expérience des mêmes regrets tels décrits dans  certaines de ses pages, des mêmes errements ? Ou bien ne suis-je qu’à l’heure de m’apitoyer sur mon sort, loin, si loin du lustre de mes pérégrinations intimes ? Je dois le savoir et pour cela, je dois disparaître pour mieux réapparaître et retrouver l’envie de mon enfance, celle de partager et non plus d’exposer par taux d’audience. Qui sait, grâce à elle, je vais conquérir des empires et aborder mes sujets avec cette ténacité et passion qui me caractérisent : qui sait ?...
Sept jours sans elle. Sept jours pour tirer ma révérence : « Le roi est mort. Vive le roi ».

Par Charles TYTEB - Publié dans : Mise à l'épreuve
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