lespetiteshistoiresdebetty

 

  Il était une fois...

le p'tit grain de folie de Betty mi-ange, mi-démon.


  Il n'est pas de hasard, il est des rendez-vous

pas de coïncidence...

Mardi 5 mai 2009 2 05 /05 /Mai /2009 00:15

Je suis la grande et merveilleuse Route gradée au titre de route nationale. Impressionnant n’est-ce pas ? Je suis celle qui par toutes les destinations, vous ne pouvez vous perdre. Mes sœurs et moi, nous nous quittons très souvent devant les carrefours multiples que dessine la carte de France, devant des lieux indéfinis et au levant d’autres horizons. Je suis très âgée et ne sais même plus mon âge. Ai-je été chemin gaulois ou voie romaine ? Peut-être… Mais chose certaine, j’ai été route royale, puis impériale avant de coiffer mes bornes du bonnet rouge de la République. Que j’en ai vu passer de soldats chantant leurs chansons de marche, de piétons cheminant, de compagnons du tour de France, arpentant des lieues, leur paquet au bout d’un bâton. Mais j’étais fait surtout pour les courriers à cheval et les malles-poste, les coches et diligences et les lourds convois. Je vais tout droit à travers les plaines, les collines, les champs et les bois, sans me soucier des côtes à gravir, des pentes à dévaler. Je n’aime pas les villes qui m’étranglent dans leurs grandes rues et j’aime moins encore les villages encombrés de charrettes et de volailles. Que de terrassements, de déblais, de remblais pour me construire ! Que de ponts et de ponceaux, de fossés et de cassis ! Je parais solide ? Pourtant il faut sans cesse me surveiller, me réparer. Mes ennemis ? C’est le fer des chevaux qui m’écorche, le bandage des roues qui me creuse d’ornières. De tout temps, ce fut la pluie qui me ravine, la gelée qui me soulève et me défonce. Aussi les ingénieurs des Ponts et Chaussées m’ont-ils toujours cherché un vêtement, non, un revêtement qui résiste à tout. Quand ils ont renoncé aux dalles romaines, ils m’ont pavée de grés et de granit. Cela a duré des siècles puis on m’a mise à la mode anglaise du macadam : de simples cailloux cassés, mêlés de gravier et de sable, le tout bien tassé par un lourd cylindre de fer. Depuis, on a fait mieux et c’est tant mieux ! Il y a cent ans, j’ai failli être détrônée par le chemin de fer. Il est venu sur mon territoire, sur mon propre itinéraire voler mes voyageurs et mes marchandises, me couper de ses barrières, sous prétexte qu’il allait plus vite que moi. A demi désertée, je languissais…
Mais l’automobile est venue me ranimer et je me suis faite plein de petites copines à quatre roues. Oui, ne riez point de ma mésaventure mais l’automobile m’a ressuscitée. Si je n’ai pas grandi, voyez comme on m’a élargie. Hélas, il a fallu rétrécir et souvent supprimer quelques mètres carrés des pâturages des accotements, si doux à l’œil et au pied. Il a fallu abattre des arbres, mes amis qui me protégeaient pourtant de la lumière éblouissante du soleil et qui donnaient de l’ombre à la sieste du chemineau, à la pause du cantonnier. Aux ormes de Sully ont succédé les peupliers et les platanes, les frênes et les érables et même des cerisiers et des pommiers. Les remplacera-t-on ? J’en doute et cela me fait mal au cœur de constater que ma robe, mon revêtement et mes allures ont pris le pouvoir sur la nature. Mais que voulez-vous, mes passagers, usagers comme on aime les nommer, veulent aller de plus en plus vite et je leur offre donc la chaussée unie, à peine bombée, recouverte de matériaux durs, concassés, cimentés, tassés, aplanis et goudronnée et je suis sans poussière. On a adouci mes tournants, redressé mes virages telle une opération de chirurgie plastique. La grande nouveauté c’est qu’auparavant j’avais des bornes et des poteaux qui décoraient mes lignes et maintenant, j’ai toute une collection de panneaux signalisateurs qui disent : Attention croisement ! Barrière ! Cassis ! Virage ! Danger ! Et chose incroyable, la nuit, certains sont lumineux ! Donc, par cette remise en forme, je ne devais donc plus assister à des scènes cauchemardesques que sont les accidents. Mais les hommes sont imprudents et je n’arrive toujours pas à oublier ces images d’essieux rompus, de carrosses embourbés, de voitures toutes cabossées, d’incendies de tôles et les terribles draps blancs qui par leur immobilité, vous font si peur. Et malgré ces clichés, encore aujourd’hui, on culbute à cent à l’heure, on se jette dans un arbre ou dans un mur par folie, par ivresse, par inattention : et dire que je suis de plus en plus visible…
Quelle évolution, quelle animation toute la sainte journée : le car a remplacé la diligence, le camion la lourde charrette, les berlines, tilburys et chaises de poste sont devenus des automobiles, les maîtres de poste sont devenus garagistes et postes d’essence. Année après année, siècle après siècle, il n’y a plus de postillons qui sonnent du cor et font claquer leur fouet mais, technologie oblige, le klaxon les a remplacé. Je vous avoue que malgré tout, je suis contente de mon sort. Je n’envie ni les petits chemins trop tranquilles, ni la voie ferrée raide et bruyante, ni le canal qui dort entre deux bateaux, ni même cette autoroute dont j’entends si souvent parler.
Il n’y a que ces invisibles chemins de l’air, si légers et si bleus qui me donnent envie. Je dois rester sur terre et d’ailleurs j’ai plus d’une fois surpris un avion à me suivre, de très haut, pour ne pas perdre son chemin…  

à Clara…

Par Betty - Publié dans : Histoire imaginaire
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